[ ENTREVUE ] – CHARLES MACADAM
- sash gonthier

- 8 janv.
- 9 min de lecture
Dans l’industrie musicale, certains noms sont connus du grand public…Et d’autres sont connus de tous les bands. Charles Macadam appartient à cette deuxième catégorie. Promoteur respecté, pilier de la scène alternative québécoise, moteur silencieux derrière une foule de concerts, de tournées et d’opportunités, Charles est l’un de ces artisans essentiels qui tiennent la scène debout — sans projecteurs, sans éclats, mais avec une constance et une passion qui traversent les années. Pour des dizaines de groupes d’ici et d’ailleurs, il représente bien plus qu’un promoteur :c’est un repère, un pont, un allié, quelqu’un qui fait en sorte que les shows existent vraiment, que les artistes se sentent accueillis, et que la scène reste vivante. On parle souvent des artistes, rarement de ceux qui leur ouvrent la route. C’est exactement pour ça que L’Asile Musicale voulait aller à sa rencontre :pour mettre en lumière l’humain, le parcours et la vision derrière un acteur majeur… mais trop peu mis de l’avant. V

1. Avant Macadam Booking, avant le punk, avant la scène… c’était qui Charles ? Un garçon qui vivait dans un village (Vaudreuil-sur-le-Lac), fan d’astronomie, de hockey dans la rue, d’Elvis Gratton… Tout ça a pris le bord quand Bérurier Noir est arrivé dans ma vie!
2. Quel a été ton premier contact marquant avec la musique ? La première chanson qui m’a fait lever le poil des bras est « I Love Rock ‘n’ Roll » de Joan Jett. J’aimais beaucoup U2, mais c’est l’album « Licensed to Ill » des Beastie Boys qui m’a fait vraiment aimer la musique. Il y a ma grande sœur qui écoutait beaucoup de musique et qui m’a fait découvrir des groupes comme Vilain Pingouin et Vent du Mont Schärr.
3. Le punk, ça t’est arrivé comment ? D’abord avec mon cousin, qui m’a fait écouter Crass et Deja Voodoo chez ma grand-mère. Je devais avoir 10 ans. Je pensais que Crass chantait « Big Mac », je trouvais ça drôle (plusieurs années plus tard, j’ai compris que c’était « Big Man »). Ensuite, un ami au secondaire m’a prêté son Walkman durant une pause entre deux cours, en me disant : « Écoute ça, tout le monde aime ça ». Malgré son peer pressure, cette première écoute à vie de « Souvent Fauché Toujours Marteau » des Bérurier Noir n’a pas été concluante. Je trouvais ça lourd et sombre. Puis quelques semaies plus tard, quand j’ai entendu leur maxi 45t « Joyeux Merdier », là, j’ai accroché solide à l’énergie qui se dégageait.
4. À 15–16 ans, est-ce que quelqu’un aurait pu prévoir ton futur rôle dans la scène ? Nope! En commençant un zine avec mon ami Patrick (à l’âge de 17 ans), on ne pensait même pas que les gens allaient y porter attention. On s’est rendu compte rapidement que c’est une communauté qui s’entraide beaucoup. Les boutiques indépendantes ou encore les émissions de radio sur les ondes communautaires nous ont accueilli et encouragés. Ça a donné le goût de s’impliquer.
5. Comment tu décrirais la scène punk québécoise à tes débuts ? Pour reprendre les mots d’un dude qui traînait à « L’Oblique », qui nous a demandé ça parlait de quoi le fanzine qu’on venait laisser à la boutique : « La scène locale, c’est mort ça! ». À mon avis, ce n'était pas mort, mais ce n’était pas fort. J’allais voir des shows des Secrétaires Volantes devant 20 personnes, Banlieue Rouge devant à peine 100 personnes… Je crois qu’on était à la fin d’un creux de vague.
6. Quels moments clés ont façonné la scène selon toi ? D’abord Bérurier Noir qui ont donné le goût à beaucoup de monde de former un groupe après leurs deux tournées québécoises (88 et 89). Des émissions de radio comme « Comme un Boomerang » à CKUT et « Y’a d’la Joie dans l’Ghetto » à CIBL. Ils avaient de très bonnes sélections musicales, ils s’exprimaient très bien et avaient du contenu riche lors de leurs interventions au micro. Avant l’ère internet, c’était pratique d’avoir accès à ces émissions pour connaître les shows à venir et découvrir de nouveaux groupes. Il y a aussi le fait que certaines salles comme le Jailhouse Rock Café, Les Foufounes Électriques et le 1710 Beaudry accueillaient les groupes avec des prix de location raisonnables. Puis l’implication des promoteurs/labels comme Tir Groupé ou EnGuard.
7. Quel band québécois t’a le plus marqué comme spectateur ? Les Secrétaires Volantes. Ils ont déjà dit une affaire comme : « On n'a pas la prétention de juste jouer notre musique en show ». Ils donnaient un spectacle très visuel et divertissant. À chaque fois c’était différent. Jean-Guy Lubrique (le chanteur) est probablement un des meilleurs frontmen qu’on ait eus ici.
8. Qu’est-ce qui rend la scène d’ici unique ? Je ne connais pas les scènes d’ailleurs, c’est difficile de comparer. Par contre, je peux dire que j’aime le fait que les groupes, les promoteurs, les « médias » alternatifs… s’entraident.
9. Y a-t-il un moment où tu t’es dit : « Là, la scène devient quelque chose d’important » ? La première fois que j’ai été impressionné, c’est pour le lancement de la compilation « Sauvages Québécois ». On a fait un Club Soda (à l’époque sur la rue du Parc) sold out avec 5 groupes locaux. On était tassés comme des sardines, la sueur coulait sur les murs, l’ambiance était survoltée.
10. Pourquoi avoir fondé Macadam Booking ? Durant les 90s j’organisais des shows, principalement au Jailhouse et au Club Soda avec des groupes locaux. Puis avant la pandémie, j’ai fait une soirée hommage à Bérurier Noir au Ritz PDB, ça m’a redonné l’envie d’organiser des événements.
11. C’était quoi ton tout premier show comme booker ? Une soirée pour souligner les 5 ans de l’émission de radio « Y’a d’la Joie dans l’Ghetto » au 1710 Beaudry, le 13 avril 1995. C’est principalement Pat K qui l’a organisée, j’étais l’assistant. Il y avait Mr Toad, Les Krostons, Overbass et Anonymus. Beaucoup de monde s’était déplacé pour voir les Krostons, qui en étaient à leur premier show d’adieu !
12. C’est quoi, pour toi, un bon promoteur ? Hummm, bonne question ?! J’imagine une personne qui réussit à mettre sur pied une soirée à prix raisonnable où les bands et le public en sortent heureux d’avoir vécu cette soirée-là.
13. Quelles erreurs les groupes font-ils souvent quand ils approchent un booker ? D’être harcelants ! Perso, si je vois un match avec un groupe pour une soirée à venir, je vais les approcher, qu’ils m’aient écrit auparavant zéro ou mille fois.
14. Quel a été ton plus gros défi en coulisses ? De faire en sorte que tout soit prêt à l’heure pour l’ouverture des portes.
15. Ton moment où tu t’es senti totalement à ta place ? Je ne me sens jamais 100 % à ma place, mais j’aime beaucoup les moments où je m’arrête durant la soirée pour regarder les groupes et le public avoir du fun ensemble.
16. Un promoteur a-t-il une responsabilité sociale ou culturelle ? Pas plus ou pas moins que n’importe quel autre type d’entrepreneur ou citoyen.
17. Raconte le show le pls chaotique que t’as vécu. Celui au Loonies, pour le lancement du numéro 10 « Spécial France » du fanzine Macadam. Fred (chanteur de Shock Troops) qui était DJ m’avait demandé de ne pas faire trop de promotion, de peur que la place déborde vu la capacité de moins de 100 personnes. En plus c’était contribution volontaire pour entrer, donc accessible à tout le monde. Au final, je crois que si les pompiers étaient venus faire un contrôle, on aurait dû payer une amende! Les groupes (BDK et Amnésie) jouaient sur le plancher, au niveau du public qui leur rentrait dedans à cause du trash qui débordait. Il y a un gars qui dansait avec un ananas sur la tête durant toute la soirée ; il a fini à l’hôpital après s’être fait frapper par une voiture en faisant du squeegee entre les deux groupes. Bref, il y a une ambiance chaotique qui a plané toute la soirée.
Sinon, dans les soirée où j’ai assisté : une soirée ska, il me semble, au 1710 Beaudry. Il y avait plein de sang dans l’entrée après une attaque surprise des nazis. Ou encore les soirées au bar St-Laurent où ça finissait en bataille générale!
18. Un show qui semblait perdu mais qui est devenu magique ? Possiblement le show du lancement de la compilation « Sauvages Québécois » au Club Soda. À l’époque on ne faisait pas de prévente (mis à part une vingtaine de billets imprimés et laissés à l’Oblique), donc, très difficile de dire si ça sera plein ou vide. La veille j’en étais malade à l’idée que ce soit un flop. C’était un gros step de passer du Jailhouse (175-200 personnes) au Club Soda (500 personnes). Finalement, quelques heures avant l’ouverture des portes, je crois que c’est Marc-André, le batteur des Ordures Ioniques, qui m’avait dit : « Tout le monde parle du show de ce soir sur les groupes de discussion sur internet. Il va y avoir beaucoup de monde ». À l’époque, je n’avais aucune idée de ce qu'était un forum de discussion ?! Ça a été sold out. C’est sans doute le show dont je suis le plus fier.
21. Une anecdote inconnue du public qui mérite d’être racontée. On m’avait déjà dit de ne pas rencontrer ses idoles, que tu ne peux qu’être déçu. En 2023, quand j’ai organisé ma première tournée avec Les Ramoneurs de Menhirs, j’ai passé quelques soirées au Airbnb où le groupe logeait. Un soir, j'ai eu l’occasion de prendre une bière avec Loran (ex-Bérurier Noir) dans la cuisine, et j’ai eu un flash. J’ai imaginé qu’on dise au jeune moi de 14 ans qu’un jour j’allais pouvoir jaser de tout et de rien avec lui ; j’aurais sans doute eu la même réaction qu’une jeune fille de 14 ans qui irait rencontrer Britney Spears ! Bref, j’ai trouvé que Loran était exactement comme je l’imaginais : fidèle à ses valeurs, très généreux et accessible.
22. Pourquoi faire un bookzine sur le punk franco des années 90 ? Je m’emmerdais durant la pandémie. Comme je suis graphiste de métier et que j’avais envie de me faire plaisir, j’ai sorti mes boîtes de flyers, zines, disques… pour commencer une sorte de scrapbook visuel autour d’une époque où Macadam a été actif.
25. Comment on regarde aujourd’hui le punk franco des années 90 ? Perso, il y a une bonne part de nostalgie qui rappelle cette période excitante. La découverte d’une scène qui était réellement en parallèle à une industrie commerciale. Plus axée sur l’humain, moins sur l’argent. Il y avait beaucoup de bons groupes québécois (Les Bons à Rien, Amnésie, Banlieue Rouge…) et de France (Molodoï, Ludwig Von 88, Heyoka…), c’était vivant.
26. Plus grande différence entre la scène d’hier et celle d’aujourd’hui ? La diffusion aujourd’hui est beaucoup plus facile avec des plateformes comme Facebook, Instagram, Bandcamp, YouTube… Avant, c’était du bouche-à-oreille. Ce n’était pas simple de trouver un démo. En même temps, ça donnait un certain charme à cet univers parallèle !
27. Impact des réseaux sociaux sur la culture punk ? Comme beaucoup de choses, il y a du bon et du moins bon avec les réseaux sociaux. Un de mes avantages préférés est qu’au lieu de te faire chier à aller coller des affiches sur les poteaux (spécialement l’hiver) et passer des flyers à la fin des shows, tu peux créer un Event Facebook, confortablement assis dans ton divan !
28. Peut-on encore vivre du punk en 2025 ? Aucune idée! Pas certain que dans les années 90 il y en avait beaucoup qui en vivaient. À moins que tu inclues des groupes pop comme Green Day, Blink-182 et autres Offspring dans la définition de «punk».
29. Ton conseil à un jeune qui veut faire du booking ? Booker des groupes que tu aimes : la motivation pour en faire la promotion est plus facile à trouver. Le défi, c’est de faire en sorte que toutes les personnes qui sont potentiellement intéressées à se déplacer pour ton show soient au courant. Ce bout-là, ça prend du temps pour le faire. Comme ça, si tu as la motivation qui vient du fait de promouvoir des groupes que tu aimes, ça se fera plus facilement.
30. Qu’aimerais-tu laisser comme héritage à la scène ? Un esprit de fête!
Au fil de cette entrevue, une chose devient évidente : si la scène québécoise tient debout aujourd’hui, c’est grâce à des gens comme Charles Macadam. Des gens qui n’ont pas besoin d’être devant pour faire avancer tout le monde. Des gens qui misent sur l’humain avant la machine, sur la passion avant l’ego. Charles, c’est le genre de personne qu’on croise rarement mais qu’on ressent partout :dans les opportunités offertes, dans les artistes qu’il aide à faire connaître, dans les shows qu’il soutient simplement parce qu’il y croit. Son parcours rappelle une vérité trop souvent oubliée :ce sont les bâtisseurs silencieux qui tiennent une scène vivante. Merci à Charles pour son temps, pour sa franchise, et pour tout ce qu’il fait — souvent sans reconnaissance, mais jamais sans impact.








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